« Il faudrait qu’un spécialiste de l’activité physique soit inclus dans les comités de revue des protocoles médicaux (CRP), ainsi qu’un spécialiste de la nutrition », constate Sami Antoun, chef de service des urgences de l’Institut Gustave Roussy (IGR).

Programme de la journée dans la salle de conférence, à l’IGR.

 Un point de vue qui pourrait conclure la rencontre organisée le 26 mai 2014 à l’IGR, intitulée Composition corporelle en onco-hématologie. À cette occasion, l’IGR avait invité « la papesse » des recherches sur la masse musculaire  (selon l’expression du Pr Antoun) : la Canadienne Vickie Baracos, professeur au département d’oncologie de l’université d’Alberta. Un personnage menu, aux convictions tenaces – elle étudie la question depuis trois décennies – et pleine d’humour.

Vickie Baracos. © Université d'Alberta.

Vickie Baracos. © Université d’Alberta.

Vickie Baracos a débuté sa présentation en s’émerveillant d’un « miracle inimaginable » : pouvoir présenter à une assemblée de médecins le fruit de ses recherches sur la composition corporelle, c’est-à-dire le rapport entre masse grasse et masse maigre (protéines) dans l’organisme. Pouvoir redire, aussi, l’importance de ce paramètre corporel dans l’efficacité et la toxicité des traitements anti-cancéreux. Un miracle ? « Oui, car tous les autres organes ont leur spécialiste, mais le muscle est un orphelin », regrette-t-elle.

Une toxicité accrue

Ses recherches ont montré que la sarcopénie, c’est-à-dire la fonte musculaire, s’accompagne d’une toxicité accrue des traitements – telle que parfois, ils doivent parfois être interrompus – et d’un risque accru d’infections après une opération. En effet, un défaut de masse maigre modifie beaucoup la physiologie, notamment les réactions immunitaires et hormonales. Or la sarcopénie n’est pas une donnée évidente a priori : pour un même indice de masse corporelle (rapport entre la taille et le poids), la composition peut beaucoup varier, comme le montre la comparaison entre les coupes abdominales de deux patients, ci-dessous. « Vous ne pouvez pas deviner que quelqu’un est sarcopénique si vous n’étudiez pas sa composition corporelle », souligne Vickie Baracos. Ainsi, des personnes en surpoids ou même obèses peuvent souffrir d’une perte musculaire très importante. Vickie Baracos conclut donc que « la composition corporelle devrait être incluse dans nos stratégies thérapeutiques ».

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Coupe abdominale de deux patients à la composition corporelle très différente, mais au même IMC.

C’est à un même constat qu’aboutit Olivier Huillard, cancérologue à l’hôpital Cochin. Il a étudié les toxicités du Sutent chez un groupe de patientes atteintes de cancer du sein métastasique et conclut qu’il faudrait « mettre en œuvre des moyens préventifs et curatifs pour lutter contre la cachexie ».

Arnold et Jeanne

De son côté, Olivier Mir, oncologue au service de pharmacologie clinique de l’IGR, s’agace que la donnée musculaire soit si peu prise en compte par le corps médical : « Il est quand même assez choquant de donner une même dose de médicaments à Jeanne Calmant et à Arnold Schwarzenegger ». Il a en effet constaté, en étudiant les concentrations plasmatiques de médicaments chez divers patients, que la dose d’exposition varie en fonction de leur composition corporelle – c’est-à-dire de leur masse musculaire. Et lui aussi constate qu’une masse musculaire réduite aggrave la toxicité des traitements anti-cancer.

Vickie Baracos avait inauguré la journée en citant Hippocrate : « Il est plus important de connaître les personnes atteintes d’une maladie que les maladies même de la personne ». Une idée que ne renierait sans doute aucun des exposants du jour.