Le paradoxe n’est qu’apparent : l’activité physique est utile pour combattre le cancer, mais peu de malades en pratiquent. En cause, notamment, la prégnance des stéréotypes. C’est ce que montre la chercheuse Charlène Falzon. 

« Il existe déjà beaucoup d’études sur les effets bénéfiques du sport dans la lutte contre le cancer, en revanche il y en a très peu sur le fait que les gens ne pratiquent pas, y compris après un diagnostic de cancer, explique Charlène Falzon, ni d’ailleurs sur le fait que d’anciens sportifs ne retrouvent pas leur niveau de pratique antérieure une fois la maladie surmontée. Et c’est bien dommage, vu l’amélioration de la qualité de vie et la baisse du taux de récidive qui en résulte ».

 CharlenegrandeC’est donc pour mieux comprendre « le basculement de la sédentarité à l’activité physique » que cette jeune femme diplômée en STAPS (Sciences et techniques des activités physiques et sportives) a opté pour une spécialisation en psychologie sociale. En décembre 2013, elle a soutenu sa thèse à l’université de Nice : « Les barrières psychologiques à la pratique de l’activité physique chez les personnes touchées par le cancer : rôle des stéréotypes et de la contagion motivationnelle ».

En effet, explique la jeune chercheuse, « il faut agir sur les stéréotypes pour agir sur les actions ». À l’issue d’une série d’entretiens avec des patients sédentaires et d’autres sportifs, elle a dégagé « des croyances partagées ou stéréotypes, dont les plus importantes sont les suivantes : la maladie et les effets secondaires des traitements ôtent toute capacité physique aux patients, donc le sport est impossible. En outre, il est dangereux car il entraîne un risque de blessures ». Cela étant, souligne Charlène, ces croyances ne sont pas dépourvues d’une ambiguïté majeure : « Toutes les personnes interrogées savaient parfaitement que le sport était bon pour leur santé ! » Reste que la corrélation entre stéréotypes et niveaux d’activité physique est forte : plus les premiers sont ancrés, moins la seconde est pratiquée.

Une « phase interventionnelle » prometteuse

 À l’issue de cette première phase de recherche, la jeune chercheuse et sa directrice de thèse, le Pr Fabienne D’Arripe-Longueville, ont rédigé un questionnaire de mesure des stéréotypes destiné à une large diffusion – professionnels de santé, malades, grand public. Avec cet outil, une nouvelle étude est actuellement en cours auprès des professionnels de santé du centre de lutte contre le cancer Antoine-Lacassagne de Nice, à savoir les oncologues, les chirurgiens, les infirmières, les kinés. Elle vise à mettre en relation leur propre niveau de pratique sportive avec leurs croyances à propos de l’activité physique chez les personnes touchées par le cancer. L’hypothèse à valider, naturellement, est que plus un médecin est sportif, plus il aura confiance dans les vertus du sport et plus il encouragera les patients à pratiquer. Quant à elle ? « Les cordonniers sont les plus mal chaussés », s’excuse-t-elle.  Avant d’ajouter : « Mais je cours quand même deux fois par semaine ! »

Parallèlement, Charlène s’est aussi lancée dans la « phase interventionnelle ». Désormais chercheuse à plein temps au laboratoire Lamhes (motricité humaine, éducation, sport, santé), très soutenue par sa directrice de thèse, elle travaille à la conception d’outils pédagogiques vidéo pour promouvoir le sport auprès des malades. Ancienne chargée de projet à la Ligue contre le cancer, où elle était responsable de la diffusion des messages de prévention sur la nutrition, l’activité physique, le tabagisme et l’exposition au Soleil, elle est familière des contraintes de la communication. 

Les pairs, un rôle-clé dans la motivation 

Pour cela, elle compte s’appuyer de manière privilégiée sur « les témoignages des patients plutôt que sur les recommandations des médecins ». Elle a en effet constaté, en réalisant sa thèse, que « les messages narratifs sont les plus appropriés pour augmenter la motivation, alors que les messages informatifs agissent davantage sur les croyances : ce sont les pairs qui déclenchent réellement l’envie de pratiquer ». Pour ce projet, le Lamhes bénéficie du soutien financier du Canceropôle Provence-Alpes Côte d’Azur et du conseil général des Alpes-Maritimes. 

 Le centre Antoine-Lacassagne a également sollicité son équipe de recherche pour une étude sur la motivation chez les patients sédentaires. Enfin, Charlène réfléchit aux moyens d’intervenir sur les stéréotypes dès le plus jeune âge : faut-il le faire dès l’école ? de quelle manière ? faut-il mentionner le cancer ou aborder une thématique plus large de santé ? Autant de questions pour la suite de ses travaux…

Charlène se montre d’ailleurs confiante quant à l’avenir de ce type de recherche. En effet, le troisième Plan cancer marque un progrès significatif, relève-t-elle, « puisqu’il est davantage centré sur le patient et qu’il comprend une mesure ad hoc consacrée à l’activité physique, au lieu d’une simple recommandation en prévention primaire, comme dans le Plan cancer antérieur ». Cette reconnaissance devrait favoriser la création de nouvelles antennes de sport après-cancer.