Pendant la chimio et longtemps après la fin des traitements j’ai eu le sentiment étrange de perdre la boule.

Je n’arrivais plus à me concentrer. Les livres me tombaient des mains. Je cherchais mes mots. Le flux de pensées, normal et ininterrompu, qui habite le cerveau prenait un cours chaotique, transformant mes nuits d’insomnie en pugilat mental. Dans la journée, je souffrais d’absences et de trous de mémoire de plus en plus fréquents. Je perdais confiance dans mes facultés intellectuelles, ce qui m’angoissait. Cette perte de contrôle provoquait une sensation d’insécurité permanente qui compliquait les relations avec mon entourage. 

Apprendre dans ces conditions les enchaînements du Médiété et les katas mettait la barre très haut. Au point que je pestais intérieurement contre ces exigences extravagantes et me jurais souvent de ne jamais revenir ! Allez savoir pourquoi, je revenais, je recommençais, je me plantais, j’oubliais et je recommençais. Personne ne me jugeait si ce n’est moi-même. Si je ne me faisais plus confiance, je pouvais au moins m’en remettre à l’éducateur médico-sportif.

Un jour j’ai réalisé que le chaos mental était miraculeusement ralenti, voire suspendu, par l’effort de concentration durant les exercices. S’obliger à penser le mouvement pour en mémoriser les phases dans le bon ordre sans se tromper de jambe, de bras ou de côté, voilà qui rince les têtes les plus encrassées… Et qui m’a donné du cœur à l’ouvrage.

Je n’ai pas perdu la boule, comme je l’ai cru un moment. Ce que j’appelais « confusion mentale » est parfaitement identifié et rangé par la science dans la case « troubles cognitifs ». Ainsi cette étude publiée en 2009 dans le Bulletin du cancer par des chercheurs de l’université libre de Bruxelles relève que : « Ces dix dernières années, des études ont montré que le traitement adjuvant du cancer du sein peut être associé à des troubles émotionnels et à des altérations cognitives. Les données de la littérature suggèrent que la chimiothérapie aurait un effet néfaste sur le « bien-être psychologique » et la qualité de vie. De plus, quand on interroge les patientes, celles-ci rapportent que ce traitement a eu une influence négative sur leur fonctionnement cognitif. »

Les mécanismes sont mal connus et la part des différents facteurs de ces troubles n’est pas établie. On sait cependant que le « chemofog » (brouillard cognitif lié à la chimiothérapie) est réversible. Ouf ! Ayez confiance, donc.

Cela ne m’étonne plus depuis que je m’intéresse à la plasticité du cerveau. Ecouter Pierre-Marie Lledo me plonge dans le ravissement. Ce neurobiologiste, directeur de recherches au CNRS et chef de l’unité perception et mémoire à l’Institut Pasteur, voit le cerveau humain comme « une cathédrale en perpétuelle construction comme la Sagrada Familia ». Cette plasticité est menacée sous l’effet d’un stress important, comme la pollution sonore et visuelle des villes, quand nous consommons de façon chronique des psychotropes, si nous cessons de faire des efforts physiques, et/ou si nous sommes isolés socialement. Et bien sûr, ajoute-t-il, lorsque nous cessons de nous émerveiller.

Qu’à cela ne tienne, je me mets au vert (à la première occasion), j’ai arrêté les psychotropes (depuis belle lurette), je fais du sport (et j’apprends des enchaînements chorégraphiés), je sors de chez moi (et cultive les amitiés).

Enfin, c’est décidé, je retournerai à Barcelone, voir la Sagrada familia !

En savoir plus 

Altérations cognitives et cancer du sein : une revue critique de la littérature – S. Vandenbossche, P. Fery, D. Razavi

– Prise en charge des troubles cognitifs postchimiothérapie – P. Escure, T. Bouillet, JF Morére, L. Zelek

Apport de l’Imagerie dans la compréhension, détection et suivi de troubles cognitifs en Cancérologie
F. Hubelé – IJ. Namer